Le Japon des années 1930 : une planche, deux regards sur un pays

Que racontait le Japon à un lecteur français des années 1930? À première vue, c’est une carte...

D’un côté, une carte du Japon sillonnée de villes, de voies de communication et de divisions administratives. De l’autre, une mosaïque d’arts, d’architecture et d’objets japonais. Réunies sur une même feuille d’encyclopédie des années 1930, ces deux images racontent bien davantage que la géographie d’un pays.

Que racontait le Japon à un lecteur français des années 1930?

À première vue, c’est une carte.

L’archipel japonais s’étire du nord au sud, couvert de noms de villes, de lignes, de reliefs et de divisions administratives. Tokyo est là, bien sûr, mais le regard se perd rapidement dans une multitude de détails.

Cette planche encyclopédique n’avait pourtant pas été conçue pour décorer un mur. Elle devait permettre à son lecteur de comprendre un territoire, de situer ses villes et ses régions et, en quelques minutes, de se faire une représentation du Japon.

Carte ancienne originale du Japon des années 1930
Carte du Japon, planche encyclopédique des années 1930. Une représentation géographique du pays fixée sur le papier à un moment précis de son histoire.

Près d’un siècle plus tard, c’est précisément ce qui la rend fascinante : elle ne nous montre pas le Japon d’aujourd’hui, mais un Japon fixé sur le papier à un moment particulier de son histoire.

Une carte qui appartient à son époque

Approchons-nous.

La légende et les divisions administratives rappellent immédiatement que nous ne regardons pas une carte contemporaine. Mais la géographie n’est qu’une partie de l’histoire.

Détail des divisions administratives d'une carte ancienne du Japon
Noms, légendes et divisions administratives : les détails d’une carte ancienne permettent de replacer le document dans son époque.

Depuis la restauration de Meiji en 1868, le Japon s’est profondément transformé. Industrialisation, développement des transports, urbanisation et modernisation de l’État ont modifié le pays à une vitesse remarquable.

Dans les années 1930, cette modernisation accompagne également une autre réalité : l’affirmation du Japon comme puissance impériale en Asie. L’invasion de la Mandchourie en 1931 ouvre une nouvelle phase d’expansion militaire.

La carte devient alors plus qu’un simple outil géographique. Les frontières, les noms, les réseaux et la manière de représenter les territoires constituent autant de petits indices de l’époque qui l’a produite.

C’est l’un des plaisirs d’une carte ancienne : commencer par reconnaître les lieux, puis chercher ce qui a changé.

Retournez maintenant la planche

Et voici la surprise.

Le verso nous emmène dans un tout autre Japon.

Verso culturel d'une planche encyclopédique ancienne consacrée au Japon
Au verso, changement complet de registre : la géographie laisse place aux arts et à la culture japonaise.

La carte, les villes et les divisions administratives disparaissent. À leur place apparaissent architecture, sculptures, objets, costumes et représentations artistiques.

Sur une seule feuille coexistent ainsi deux façons de présenter un pays.

Au recto : le territoire que l’on mesure, nomme et cartographie.
Au verso : une culture que l’on découvre par ses formes, ses monuments et ses œuvres.

Quand la France se passionnait pour le Japon

Pour un lecteur français des années 1930, ces représentations artistiques n’arrivaient pas de nulle part.

Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, les arts japonais suscitaient en France une extraordinaire curiosité. Après l’ouverture progressive du Japon au commerce international, estampes, livres, céramiques, laques, textiles et objets japonais circulent davantage en Europe.

La présence officielle du Japon à l’Exposition universelle de Paris de 1867 contribue à faire connaître cet univers artistique au public français. Cette fascination reçoit bientôt un nom : le japonisme.

Détail des illustrations d'art japonais d'une planche encyclopédique ancienne
Détail du verso : les œuvres et objets choisis par l’encyclopédie s’inscrivent dans une longue fascination française pour les arts japonais.

Le phénomène dépasse largement le goût pour quelques objets exotiques. Les estampes japonaises font découvrir aux artistes européens d’autres manières de construire une image : asymétries, cadrages inattendus, aplats, lignes très présentes et importance des motifs naturels.

Monet, Degas, Van Gogh, Bonnard ou Toulouse-Lautrec, parmi beaucoup d’autres, regardent et collectionnent ces images. L’influence gagne également les arts décoratifs français.

Lorsque notre encyclopédie présente les arts japonais quelques décennies plus tard, le regard français est donc déjà familier d’une certaine image artistique du Japon.

Une encyclopédie montre aussi celui qui regarde

C’est peut-être ce que cette planche raconte de plus intéressant.

Nous pouvons la regarder pour ce qu’elle nous apprend du Japon. Mais elle nous renseigne également sur ceux qui l’ont fabriquée et sur le public auquel elle était destinée.

Pourquoi avoir choisi ces œuvres plutôt que d’autres ? Pourquoi juxtaposer tel monument, tel costume ou tel objet ? Qu’est-ce qui semblait suffisamment représentatif du Japon pour être montré au lecteur français ?

Une encyclopédie sélectionne, classe et résume. Elle transmet des connaissances, mais elle transmet également le regard d’une époque sur le monde.

Une carte ancienne ne nous apprend donc pas seulement quelque chose sur le pays qu’elle représente. Elle nous renseigne aussi sur la société qui l’a dessinée, imprimée et regardée.

Une feuille, deux regards sur le Japon

Et puis il reste l’objet lui-même : un morceau de papier imprimé il y a près d’un siècle, conservé jusqu’à nous, avec une carte d’un côté et un ensemble artistique de l’autre.

On peut préférer la précision graphique de la carte. Ou retourner la feuille et choisir la richesse visuelle du verso.

C’est l’un des charmes des véritables planches encyclopédiques recto-verso : un seul document peut offrir deux images, deux histoires et même deux possibilités de décoration.

Mais avant d’être décorative, cette planche reste surtout un formidable petit voyage dans le temps.

On était parti d’une carte. Nous voilà arrivés au japonisme, aux encyclopédies françaises et à la manière dont une époque regardait le Japon.